Piet Moget

Un Jour Une oeuvre | Piet MOGET

L'ETRE - LIEU

"Elle est retrouvée ? Quoi ? L'éternité. C'est la mer alliée avec le soleil" (A. Rimbaud)

Piet Moget comme tant d'autres peintres s'est fixé dans le Sud de la France, sur le bord de la lumineuse Méditerranée, près de Port La Nouvelle dans l'Aude. Il peint dans une cabane en bois ouverte à tous les vents face au front de mer entre ciel et terre.
Le lieu de travail qu'il a choisi est marqué par la simplicité et la rigueur. Un paysage essentiel détaché de toute trace superficielle… Rivage un peu désolé, sans pittoresque, que le peintre préfère abandonner, "hors saison", et qui lui rappelle peut-être son pays d'origine, la Hollande.

Depuis des années, Piet Moget plante son chevalet devant cet horizon de ciel et d'eau à peine traversé par de minces bandes de terre, de sable ou parfois d'une digue de pierre.

Depuis des années, Piet Moget peint le même motif pour que sa toile arrive au point où il ne sera plus possible d'enlever ou d'ajouter quelque chose : son motif étant en adéquation avec la peinture, quelque chose qui existe en soi, plus que réel, affirmant l'essence, la nature même de la peinture, un absolu de la forme par la densité atmosphérique des zones chromatiques. Ce motif est "son vrai lieu, devenu tel pour la pensée désirante, brève côte, terre de rien, révélé par sa qualité d'archétype" (1) Le paysage pour Piet Moget comme pour les peintres chinois est le sujet le mieux accordé aux fins les plus élevés de la peinture, à travers les éléments naturels, tels que la terre, la mer, le ciel qui expriment l'élan et le rythme de l'univers. Son style très dépouillé, d'une beauté sans artifice toujours neuve et éternelle, est une vision très sensible, méditative du monde. La construction structurant la toile par plages horizontales est interne, invisible et garante de l'équilibre et de l'harmonie de chaque tableau. Sa peinture tend vers le monochrome sans y sacrifier les modulations de la couleur décomposée du prisme.

Sa grande force et sa qualité d'expression sont la capacité, par une peinture épidermique, de nous offrir une vision unique chargée d'émotion d'un instantané naturel en l'incarnant dans le tableau, toujours le même et toujours différent…

La peinture de Piet Moget est une vision du monde réduit à son motif : le bord de la mer. Un monde en gestation apparaît dans l'éther transparent de la création, fluide entre le solide (terre, digue…), le liquide (la mer, les étangs…) et l'air (le ciel)… Matières limites, en état d'apesanteur, saisies dans la vérité de l'exceptionnelle lumière de la Méditerranée… "La mer est favorable à la rêverie, parce qu'elle assure la distance et signifie aussi au niveau des sens, la plénitude vacante en permettant l'errance, en différent pour longtemps le regard qui embrasse tout et renonce… Arrière-plan infini, horizon si bas qu'il se dérobe et alors l'invisible et le proche se confondent, l'ailleurs est partout…" (2) Les marines de Piet Moget sont des métaphores littérales de la peinture qui "ne connaissent d'atmosphère que de poésie" (3).

L'UNITE FORMELLE

Sa démarche est résolument contemporaine "aux frontières du phénomène plastique dans un espace où les problèmes de la représentation et de l'abstraction sont confondus et dépassés" (4). La structure horizontale du motif de prédilection de Piet Moget, afin de ne pas accentuer l'effet paysage, est corrigée par le choix d'un format proche du carré. Ce choix re-situe le travail dans la modernité la plus absolue. Toute dramatisation est évacuée par une atmosphère générale homogène et par le refus de peindre du motif des ciels mouvementés, des mers agitées. Le paysage tourmenté est écarté ainsi que tout romantisme ou expressionnisme. Il réalise une peinture claire, attachée à la sensation et à l'émotion sans jamais céder au joli, à l'esthétique galvaudée de la peinture de salon. Il peint, avec une retenue uniforme et délibérée, le paysage le plus naturellement décanté, proche du mirage, d'un néant de l'image que seul son regard peut sonder au-delà du leurre. La beauté surgit au prix d'une victoire de la peinture sur la pérennité de la nature, d'un durcissement du tableau sans qu'il ne se referme sur lui-même. Il s'agit de trouver une unité formelle, de traduire l'étendue et la profondeur de la nature dans la peinture en renforçant la surface plane.

LA QUATRIEME DIMENSION

"Chaque tableau est le reflet des innombrables interférences, du geste et du regard, en même temps que l'aboutissement d'une réflexion sur les moyens de la peinture, qu'il poursuit dans ses derniers retranchements : le lieu où elle ne peut se livrer qu'à l'essentiel" (5). Si le format carré permet de déjouer en grande partie le "naturalisme" de la perception des choses longtemps observées par le peintre, les plages horizontales finissent par se confondre avec la toile, avec le geste du peintre, avec l'éternel va-et-vient de la mer, le souffle du vent balayant le sable, le mouvement de la lumière dans les branches des arbres, le passage des nuages dans le ciel, la course du soleil. La réalité du tableau, en quelque sorte la durée inscrite en lui ne peut exister qu'en se détachant définitivement de son modèle et du contexte de sa mise en oeuvre. Les plages sont déduites de deux des bords de la toile et la forme arrive "à son absolu" par la densité atmosphérique des zones chromatiques de gris coloré. La ligne d'horizon très basse libère le vide du ciel. La constance de la démarche picturale de Piet Moget débouche sur une notion indéfinissable qu'Ezra Pound appelle "la dimension de l'immobilité". Une quatrième dimension qui est celle de la grande peinture. Une vue extrêmement sensible qui se matérialise sous nos yeux, fruit d'un long travail opiniâtre, une toile fortement pigmentée et élaborée en s'usant les yeux face à la lumière du jour, à l'éclat de la couleur éphémère d'un monde aux formes fuyantes quasi "abstraites". La peinture inspirée de Piet Moget est une réconciliation avec le monde devant laquelle il faut "garder le silence un instant, afin d'avoir l'intuition de l'acte de tendresse et non de puissance et de gloire" (6) qu'elle représente. Elle nous offre en pleine lumière "l'être du lieu, nôtre tout, se forge à partir du rien, grâce à un acte de foi, qui est comme un rêve que l'on a tant vécu, et si simplement, qu'il est comme incarné…"(7)

 

Bertrand Meyer Himhoff, mai 1986

 

1, 2, 7 : Yves Bonnefoy, l'arrière-pays, Ed. Skira-Champs Flammarion
3 : André Malraux (à propos de Vermeer)
4, 5 : Jean Dypreau. Catalogue Exposition de l'Université de Toulouse Le Mirail, 1980
6 : L. Durel